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Saturday, 26 May 2018

Jemaa El Fna, Ela et moi





Place Jemma El Fna, Marrakech. 

Un lieu qui vit et vibre au son et à la lumière des événements spontanés et expositions qui y ont lieu tous les jours. Chacun y trouve toujours pour son compte.

À cette place, j'ai rencontré un jeune homme sénégalais, grand, beau et bien bâti, un charme africain quoi! ​Ela, vendeur ambulant d'accessoir​es "Made in China" m'a abordée pendant que j'essayais de meubler mon temps libre en attendant mon​ bus. 

-  Lui (dans son français approximatif et avec l’accent qui ne trompe jamais 😀) : Bonjour ma soeur, aujourd'hui il y a trop de soleil, tu veux pas acheter des lunettes ? 

-  Moi (le regard avec mes lunettes de soleil😎) : Oh oui il fait très chaud mais non merci, je ne veux pas en acheter. 

-  Lui: Aaaah ma sœur, il faut acheter quelque chose au moins. Tu vis ici ou tu es en vacances ici ?

-  Moi: Je suis en vacances. 

-  Lui : Ah bon ?  Et tu es là pour combien de temps ?  

-  Moi: Une semaine 

-  Lui: Aaah ok, aaah mais ma soeur si c'est comme ça, il faut au moins me donner quelque chose, il faut que ton frère mange ton argent...

Ela, me suivant alors que je jetais des regards autour pour repérer le bus et le guide. Il continue…

-  “Donc tu es en vacances et tu loges à l'hôtel, tu as aussi pris un guide marocain ?’’  

-  Moi : Oui

-  Ela : Aaah mais pourquoi vous nos frères et soeurs, quand vous venez ici, vous faites ça ? Vous ne nous appelez pas, vous appelez des marocains pour vous montrer les coins ?  Nous on vit ici depuis des années, on connaît partout, on peut vraiment vous montrer et nous on ne sera pas chers comme les autres... 

-  Moi : Nous quand on vient ici, on aimerait bien connaître tous les coins et on aimerait bien le faire avec vous mais c'est aussi une question de sécurité. Tu ne peux pas juste débarquer dans un pays et appeler quelqu'un au hasard pour qu'il te serve de guide.  Tu comprends un peu ?  Moi je pense que tu as raison mais je te conseille de chercher à organiser cette activité ou soit, essaies de te mettre avec des marocains qui sont déjà dans le domaine, comme ça, ça te donne une garantie mais à nous aussi qui visitent. 

-  Ela: Oui oui, tu as raison tu as vraiment raison, mais tu sais,  ma sœur,  ce n'est pas facile pour nous de faire tout ça ici hein... 

S'en suit une longue et intéressante discussion avec mon frère que je venais de rencontrer un peu plus tôt. Ela m'a raconté son périple à partir du Sénégal où il a obtenu son ​diplôme​ en mécanique hydraulique mais faute de travail, il a décidé de partir en aventure en Europe. Il m'a parlé de la forte somme qu'il a gaspillée​ en payant un passeur, à peu près 3000€. Sa première et dernière tentative de rejoindre l'Europe s'étant révélée infructueuse, il décida de rester au Maroc et de commencer sa petite activité de commerce. 

Ela m'a confié qu'à un certain moment de sa vie au Maroc, il a touché du bois et connu la galère. En bon musulman, il rend grâce à Dieu pour ce qu'il a aujourd’hui : un toit, de quoi se nourrir et se vêtir, bref la dignité

À travers mes échanges avec ce jeune homme, j'ai compris qu'il ne comptait pas revenir dans son pays d'origine, En tout cas ce n'est pas une éventualité qu’il envisage dans ses plans à court ou moyen terme. Tous mes arguments faisant l'éloge de sa jeunesse, son intelligence, sa force, sa vigueur, son énergie qu'il peut encore mettre au service de son pays au lieu de l'investir dans un pays lointain ne l'ont pas convaincu. Il préfère souffrir à l'étranger que de vivre malheureux et frustré dans son pays. Il préfère même prendre le risque de faire la manche ou de se prostituer (ce qui est malheureusement le cas de plusieurs africains de l'ouest et du centre et je l'ai vu de mes propres yeux), que de revenir au Sénégal.

​Aujourd'hui, deux semaines après mon retour du Maroc, je pense encore à Ela, représentant cette jeunesse sacrifiée dans plusieurs pays d'Afrique et particulièrement au Togo. Je pense à moi-même, cherchant à me faire une place au soleil en bravant l’insécurité, la chaleur extrême du désert et la solitude, loin de ma terre natale. 

Ils sont nombreux comme Ela et moi, intelligents, ils grandissent avec pleins de rêves dans la tête, de grandes ambitions, et puis... d'un jour à l'autre, tout s'effrite autour d'eux. Ils regardent à l’horizon et ne voient rien de promettant s’y profiler. 

Plusieurs d'entre eux et presque la totalité essaient de se battre. Des périodes de doutes à l'exil en passant par la perte de l'estime de soi, la culpabilisation et la résignation, un sentiment perdure et lie tout ce monde : celui d'avoir été trahi par le système en place entretenu par les dirigeants de leurs pays et leur politique. Les plus chanceux deviennent des fonctionnaires avec des salaires ingrats garantis pour toute leur carrière. Les autres qui tentent de se lancer à leur propre compte se démènent et risquent tout pour joindre les deux bouts à chaque fin de mois, mais à quel prix ?  L'économie est morose, la situation fiscale étouffe, le système financier ne fait aucun cadeau, à croire que tout est fait pour maintenir cette génération dans la pauvreté.

Le vent de l'avènement de la démocratie dans nos pays dans les années 90 a porté d'immenses attentes qui finalement resteront insatisfaites jusqu'à ce jour. Nous, en tant que jeunes aujourd'hui, avons le droit d'être révoltés contre tous ces systèmes oppresseurs qui nous acculent de partout, nous empêchent de nous exprimer et menacent même nos vies.

Jeune togolais, toi et moi, avons le devoir de multiplier les actions (aussi infimes soient elles à chaque niveau) pour que cesse l'hémorragie. Nous avons un héritage commun : le Togo. Et cet héritage, nous y avons droit tous, et chacun a part égale. Il n'y a pas de plus méritants que d'autres. 
"Jouer les victimes ne fera jamais de nous des héros!" 
Si nos gouvernants qui sont censés porter nos préoccupations et travailler pour apporter une solution durable à nos problèmes faillissent à leur devoir et nous méprisent, nous avons le droit de les rappeler à l'ordre, et s’ils ne veulent pas entendre raison, notre devoir est de les bouter hors de leurs positions et de donner l'opportunité a d'autres personnes compétentes. 

D'autres pays africains se développent. Les choses bougent ailleurs ! Purée, ce n’est pas une fatalité d’être né africain! Leur jeunesse n'a pas besoin de s'exiler pour s'accomplir, pourquoi pas nous ?! Nous en avons la capacité et les compétences existent. Et si le système veut nous forcer à ne pas foncer, je dis que nous avons le devoir de le dégager. Une seule minorité n’a pas le droit de s’approprier ce qui appartient à la majorité.

Je reste encore convaincue que nous ne devons pas assister en tant que spectateurs immobiles à la farce qui se joue à propos de notre futur. Les auteurs connaissent très bien leur jeu et n’ont pas du tout l’intention de se laisser distraire. A nous de nous lever et de mettre fin au spectacle.

Si nous refusons d'agir aujourd'hui, nous passerons le reste de notre vie à nous plaindre.  

Si nous refusons d'agir aujourd'hui, nous n'aurons personne d’autre à blâmer que nous-mêmes.

Si nous refusons d'agir aujourd'hui, rien à léguer aux générations futures, rien ! Même pas une once de dignité. 

Il faut que les choses changent ! 


 Ayaba 

Tuesday, 18 August 2015

Lettre missive à ces personnes qui se reconnaîtront ici.

Quand les gens apprennent que tu travailles dans une ONG internationale, ils croient que l’arbre qui produit l’argent a finalement poussé chez toi, qu’il en produit tellement que les liasses tombent de là-haut chaque minute. 
Vous n’avez encore rien compris en fait.

Quand ils entendent et voient que tu es presque tout le temps en voyage et pas seulement en voiture 4x4, mais aussi en avion, ils se disent que les soucis pour toi, c’est de l’histoire ancienne. 
Vous n’avez encore rien compris en fait.

Quand ils expriment un besoin et pour les aider, tu partages ton budget en deux (pour éviter qu’ils ne « t’ensorcellent »), ils trouvent que tu es chiche et que tu aurais pu mieux faire. Surtout que tu t’habilles toujours bien et que le sourire ne manque jamais sur ton visage…Cela est d’autant plus triste quand la famille s’y met. 
Vous n’avez rien compris en fait.
  • Vous n’avez pas encore compris que dans les organisations internationales comme dans toute autre institution, tous les salariés ne sont pas au même niveau. Un technicien de surface ou un coursier qui travaille à l’ASECNA dira qu’il est salarié de cette agence. Et ce sera bien normal qu’il le mette sur son CV ou qu’il le poste sur Facebook. Cela ne veut pas dire qu’il est au même niveau que le Directeur général de l’ASECNA. 
  • Vous n’avez pas encore compris que le stress dans les organisations internationales est de la même proportion que la taille d’une 4X4 ou de la longueur, la difficulté et l’insécurité des incessants voyages. 
  • Enfin, vous n’avez pas encore compris qu’un jeune qui fait ses premiers pas dans la vie professionnelle a encore mille projets dans la tête pour se réaliser, et donc a besoin de moins de pression et plus de ressources pour atteindre son objectif. Il est un qui veut juste épargner pour reprendre ses études. Il est un autre qui se prépare à lancer son projet et faire ce qu’il aime. Comment pourrait-il y arriver s’il est obligé à devenir le sponsor de la famille ? Comment pourrait-il devenir le haut cadre qu’il aspire profondément à être si, au lieu d’investir pour acquérir plus de connaissance, il doit à chaque fois faire une ponction sur son budget, espérant vous aider mais que vous êtes toujours sur son dos ?

Eh bien, ne soyez pas surpris si dans dix ans, vous le retrouvez au même niveau avec le même salaire misérable, une femme, des bambins à nourrir, une maison qu’il peine à construire et une frustration énorme jusqu’à la fin de ses jours. Il n’aura pas perdu tout seul mais nous tous aurons perdu.

Moins de ressources = plus de pauvreté.
Et plus de pauvreté = zéro investissement en éducation ou en affaires.
Zéro investissement en éducation ou en affaires = Plus plus de pauvreté.

Le cycle continuera toujours ainsi si nous ne changeons pas de mentalité. On ne sortira jamais de l’auberge Coco !

A bon entendeur !!!


Ayaba